1906-1932 - Hippolyte Müller

« Un musée populaire reflétant les coutumes, les mœurs, les usages d'une population particulière [...] La somme de l'histoire d'une région par l'objet |...] C'est la montagne qui est chantée sous une forme matérielle, c'est le labeur séculaire de nos ancêtres et c'est bon et beau parce que simple et utile. » Hippolyte Müller, fondateur du Musée dauphinois en 1906.

Un autodidacte

Le jeune Hippolyte naît à Gap en 1865 d'un père d'origine alsacienne, Gustave Müller, chef de musique, et d'une mère grenobloise, Françoise Riban, domestique. Sa très mauvaise santé ainsi que les revenus modestes de ses parents ne lui permettent pas de fréquenter longtemps l'école. Dès l'âge de 14 ans, il est placé en apprentissage chez un artisan bijoutier grenoblois. D'abord assez maladroit, confie-t-il, il progresse, apprend à graver, à sertir, à fabriquer des poinçons et des matrices en acier et devient ouvrier bijoutier à l'âge de 17 ans. Mais ce métier ne satisfait pas son insatiable besoin de savoir. Car tout le passionne et principalement la préhistoire, la numismatique et la géologie. Il lit quantités d'ouvrages, collectionne des monnaies, des roches, des timbres, suit des cours du soir et rêve de voyages et d'aventures. Multipliant les sorties en montagne, il effectue aussi des fouilles notamment en Vercors où, à l'âge de dix-sept ans, il découvre et sait identifier avec méthode le site néolithique des Balmes de Fontaine.

Un préhistorien et un scientifique reconnu

La première chance d'Hippolyte Müller est d'obtenir, à 19 ans, deux mois de vacations au Muséum d'histoire naturelle de Grenoble pour préparer la visite du prochain congrès de l'AFAS (Association française pour l'avancement des sciences). Cet emploi temporaire lui permettra de rencontrer Ernest Chantre, le père de l'anthropologie physique, avec lequel il ne cessera de correspondre et bientôt de fouiller. Ainsi, du 12 au 20 août 1895, le jeune Müller assiste avec ravissement aux séances de la 11e section du congrès de l'AFAS, celle de la préhistoire où il entend les meilleurs spécialistes (Gabriel de Mortillet, de Nadaillac, Cartailhac de Toulouse et Philippe Salmon...). Il leur présente, dans sa toute première exposition, un ensemble d'objets préhistoriques. Müller prend conscience qu'il désire ardemment travailler dans un musée.

 

Sa deuxième chance est d'être remarqué et pris en amitié par le docteur Bordier. Personnage influent, professeur de médecine et franc-maçon, le docteur propose au jeune Müller d'animer la nouvelle Société dauphinoise d'ethnologie et d'anthropologie qu'il vient de créer et lui offre le poste de bibliothécaire de l'École de médecine dont il est directeur. C'est là que Müller devient le préhistorien, l'archéologue, le conférencier et surtout l'extraordinaire animateur dont chacun apprécie l'érudition, le talent et la générosité. C'est là aussi qu'il emmagasine peu à peu le produit des fouilles et des collectes qu'il multiplie. L'autodidacte va devenir un des grands spécialistes de l'archéologie préhistorique.

 

Il correspond avec Mortillet, l'abbé Breuil, Chantre, Déchelette, Formigé, l'abbé Guillaume... À cette époque où les sciences humaines commencent tout juste à se démarquer et où les frontières entre les disciplines restent imprécises, sa curiosité est sans cesse attisée : « Je place au premier rang tout le cortège des sciences naturelles, botanique, géologie, ornithologie, entomologie, etc., mais je fais passer en tête de tout cela l'anthropologie, la préhistoire et l'ethnographie », écrit-il en 1908.

 

Athée et rationaliste, Müller ne croit que ce qu'il voit, qu'il peut mesurer, avérer ou prouver. « Toutes les théories ne peuvent valoir l'expérimentation (...), précise-t-il. « Il faut souhaiter le classement méthodique de tous les gestes humains commandés par la nécessité, la lutte pour la vie (...) Il faut aussi une classification dont les expressions soient pour ainsi dire mathématiquement exprimables. (...) Observer, expérimenter, décrire ensuite ! » Müller multipliera les expérimentations, dépeçant des marmottes pour observer les traces que laissent sur leurs os le tranchant du silex, frappant des monnaies gauloises pour attester de leur procédé de fabrication ou reconstituant certains alliages. La préhistoire devient vite sa discipline de prédilection : « Parce qu'il faut toujours, dit-il, remonter aux origines pour savoir qui nous sommes [...].

 

Un ethnographe précurseur

Dans un texte manuscrit, daté de 1904, Müller tient les propos suivants : « (...) Il faut faire de l'ethnographie - soulignons que partout ailleurs, à cette époque, on parle plus fréquemment de folklore - et j'ajoute alpine, parce qu'il faut la faire chez nous, dans nos Alpes. (...) Cet homme heureux - ainsi qualifie-t-il l'ethnologue - peut traduire la pensée de celui qui a créé l'objet, sur le simple examen d'une arme, d'un outil, d'un monument. Il en comprend les raisons qui échappent à la foule, il scrute l'âme de l'architecte d'une cathédrale comme celle de la tribu qui a élevé un dolmen et l'a peuplé de ses guerriers défunts. En s'aidant des travaux d'autres chercheurs, il pourra faire ressortir une unité artistique, un ensemble industriel, un groupement de faits moraux, intellectuels, des coutumes propres à telle ou telle province. Il pourra ainsi « Relier les premiers occupants d'un pays à ceux qui l'habitent encore ».

 

Un homme de musée

En août 1904, tandis que le congrès de l'AFAS choisit à nouveau de se réunir à Grenoble, le docteur Bordier autorise Müller à présenter une nouvelle exposition à l'École de Médecine. Il y rassemble les découvertes archéologiques, principalement préhistoriques, d'une cinquantaine de collectionneurs et y ajoute ce qu'il appelle « un commencement de musée ethnographique alpin (...) renfermant des objets en fer, en bois, en cuivre, ramassés dans nos montagnes et dont les séries, quoique bien incomplètes, permettront l'organisation future d'un musée local, lequel sera un grand enseignement sur l'art, les mœurs et les coutumes de nos ancêtres montagnards. » Toujours en 1904, dans le texte que nous citions plus haut, Müller précise son intention : « Mon but est bien simple. (...) En rassemblant les matériaux pouvant servir à créer un musée ethnographique alpin, on sauvera, s'il est temps encore, les expressions matérielles de toutes les manifestations de l'activité et de l'intellect de nos pères, en même temps qu'on réunira les éléments pouvant servir à écrire leur histoire industrielle, scientifique et artistique.

 

À l'exemple de Frédéric Mistral, qui crée le Museon arlaten en 1899 en Arles, Müller observe et collecte ce qui disparaît, sous les effets de la Révolution industrielle. Ainsi va-t-il s'attacher à rassembler des objets dont, dit-il en 1933, « la conservation s'impose d'autant plus que le développement du machinisme et l'accroissement des communications sont en train de faire disparaître les industries locales et leurs produits ».

 

Sa qualité de scientifique le conduit à concevoir ses collectes avec une rigueur nouvelle, accordant beaucoup d'importance aux datations et aux typologies. En 1904, la municipalité accepte de lui laisser installer le musée qu'il réclame, au cœur du vieux quartier Très-Cloître, dans la chapelle d'un couvent de visitandines du XVIIe siècle, Sainte-Marie d'en-Bas. Là, dans un espace où les services municipaux ont déjà entreposé quelques découvertes archéologiques fortuites, Müller va rassembler peu à peu le produit de ses collectes et des dons qu'il sollicite pour ouvrir en 1906 son Musée dauphinois.

 

La recherche d'une chronologie sans lacune
« Si nous pouvions nous arrêter sur chaque série d'objets exposés ici, nous constaterions malgré la lenteur relative, les progrès constatés, des expressions splendides du génie humain dans des milieux divers, nous constaterions aussi combien nous devons à ces obscurs pionniers qui nous ont précédés, dans la céramique ou le tissage, l'élevage, la culture, bref dans toutes les expressions du labeur humain. C'est en visitant ces musées et celui-ci en particulier, dans cet esprit, que l'on peut en tirer un grand profit tant philosophique, qu'intellectuel et industriel, dans la prise de conscience d'un enchaînement dont nous sommes le produit ».
Pour nous connaître et nous comprendre nous-mêmes, Hippolyte Müller propose de commencer par étudier et situer dans le temps ceux qui nous ont précédés.

 

Une aire de collecte dont les contours ne sont jamais précisément définis
Si son terrain de collecte est « la petite patrie qui nous a vus naître », Müller concentre ses recherches en priorité dans la montagne des Alpes dauphinoises. Cet intérêt pour la population montagnarde et les solutions qu'elle trouve pour vivre en altitude, donnent leur spécificité aux collections qu'il constitue. Ses recherches archéologiques lui indiquent aussi que « les nombreux flots humains qui ont laissé des traces dans nos hautes vallées et qui se sont unifiés dans ce milieu, ont néanmoins apporté, chacun, quelque coutume, quelque trait distinctif renforçant le capital original du génie alpin » (1904).
Hippolyte Müller n'évoque jamais de limite ou de frontière, ce qu'il étudie dans la montagne alpine n'est pour lui qu'une contribution à la connaissance plus large du genre humain.


 

Des objets-documents
Racloir de silex ou tambour à dentelle, ses interrogations demeurent constantes : quels matériaux, pour quels usages, dans quel contexte et avec quelles influences ?

 

En 1917 il découvre des tambours à dentelle à Saint-Véran. En pleine guerre, les hommes valides sont absents depuis plusieurs années et les femmes manquent de liquidités. Müller n'a aucune difficulté à leur acheter leurs quenouilles, leurs coiffes et leurs tambours à dentelle. Il cherche surtout à constituer des séries, de cet objet comme des lampes à huiles ou des tacoules (ces pièces de bois percées qui servent à attacher les gerbes de céréales ou les trousses de foin). Il se préoccupe aussi de savoir par qui ces tambours étaient fabriqués, leurs usages, selon quelles techniques, etc. Il découvre assez vite que les tambours comme les quenouilles sont des « présents d'amour » que les jeunes novis, rivalisant d'adresse et d'imagination, fabriquent et ornent pour séduire leur belle. Mais il ne trouve plus aucune femme encore capable de faire de la dentelle. De retour à Grenoble, il décide alors une professeur de l'École des Arts appliqués à partir en plein hiver pour enseigner l'art de la dentelle aux femmes de Saint-Véran.

 

Son projet est de créer avec l'aide de l'épicier du village, Damien Barthélemy, une coopérative de vente susceptible d'apporter un revenu à ces femmes dans le besoin et de contribuer au grave problème de la dépopulation des Alpes. Il est urgent « d'aider ceux qui peinent dans nos rochers alpins ; les uns et les autres tiennent à nous par des fibres mystérieuses et puissantes qu'il faut désormais utiliser et rendre indestructibles » (1926). Aujourd'hui, on appellerait cela du "développement local".


 

 

Un homme de communication

Müller sait enthousiasmer son auditoire. Ses conférences font salle comble et les étudiants se pressent pour suivre ses cours à l'université. Les visites qu'il guide et les sorties qu'il organise sont généralement des succès. Faire voir et communiquer ce qu'il sait seront toujours aussi essentiels pour lui que d'apprendre et de comprendre. C'est ainsi qu'il réalise en 1920, au col du Lautaret, alors haut-lieu du tourisme alpin, un « Musée de l'économie domestique alpine », avec un financement du Touring Club de France.

 

En 1925, il participe aussi à l'Exposition internationale de la houille blanche et du tourisme à Grenoble, en restituant notamment au sein d'un « village alpin » deux maisons meublées du Queyras. Pour le Musée dauphinois, s'il peut être transféré comme il l'espère dans des locaux plus vastes, son projet et de l'organiser en sections, par vallées alpines, périodes et altitudes : « Le jour - dit-il en 1933 - où les principales vallées alpines du Dauphiné pourront avoir dans ce musée leur salle particulière, reflétant l'âme et l'industrieuse activité de chacune, une leçon puissante de choses et d'histoire alpine se dégagera de l'ensemble, pour le plus grand profit technique et cérébral des visiteurs. » Nous lui savons gré aujourd'hui d'avoir su si tôt donner la priorité au « profit » du visiteur.

 

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